Il existe un monde mystérieux.

Un labyrinthe appelant à la flânerie onirique et au réveil de la nostalgie. Dans cet univers aux décors immersifs, l’imaginaire conduit à l’inspiration et à la rencontre de l’autre. De l’inconnu. Le temps s’y est arrêté entre passé et futur, à cet instant où l’impossible devient possible.

Une utopie merveilleuse.

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Le charme du bambou refendu

J’ai pris ma première truite à la mouche en juillet 1965, sur la Seulles, en Normandie. Elle pesait environ 400 grammes, avait gobé une « Pont-Audemer », et je me souviens que ses grandes nageoires jaunes étaient de la même couleur que le bois de la « Parabolic Spéciale Compétition », que Pierre Creusevaut, le champion du monde de lancer, et meilleur ami de Charles Ritz, m’avait prêtée pour les vacances.

Hiram Leonard est le véritable inventeur, dès 1871, des cannes « modernes » en bambou refendu à six brins, telles que nous les connaissons encore aujourd'hui. Auparavant, de rares artisans fabriquaient des cannes à 4 brins encollés.

À l’époque, la fibre de verre balbutiait, et il faudrait encore attendre onze ans (1976) pour voir apparaître les premières cannes en fibres de carbone. Jusqu’au milieu, donc, des années 70, les seules bonnes cannes pour lancer une mouche en distance comme en précision étaient fabriquées en bambou refendu, par Pezon & Michel, Hardy, Winston, Leonard, Orvis et quelques artisans américains. À partir de 1976, et les premières cannes en graphite, comme on appelait au début la fibre de carbone, à l’instar de millions de pêcheurs à la mouche de par le monde, je me suis mis, moi aussi, au carbone.

Le bambou, qui n'est pas un arbre mais une « herbe », est une plante creuse, dont on n'utilise que la périphérie, extrêmement dure, pour fabriquer les cannes à pêche.

Inscrit à l'encre de chine sur la base du talon, avant d'être verni, les différents modèles de cannes Pezon sont immédiatement identifiables.

Mais, très vite, en 1982 pour être précis, quand Claude Batault, fabuleux lanceur et ami de Charles Ritz, me fit découvrir la « Upper Dean » en Colombie britannique, ses steelheads et leur pêche en sèche avec la « 8 pieds 8 Laerdal », je revins « à moitié » au bambou refendu. Si, je dis « à moitié » c’est que la « Laerdal » que Claude m’avait prêtée, est une canne hybride de la série très limitée des Vario-Power. Fabriquées à l’instigation de Charles Ritz par Pezon & Michel entre 1968 et 1971, les quatre modèles de cette mini-série, avaient un talon en fibre de verre et un scion en refendu de la meilleure qualité. Ces cannes furent un échec commercial total, mais restent encore, aujourd’hui, à mon avis, parmi ce qui s’est fait de mieux en matière de lancer et de pêche à la mouche.

La maison Winston de San Francisco a fabriqué en « petite » série parmi les meilleures cannes en refendu qui soient. Une de leurs particularités était d'avoir des talons évidés, pour un gain de poids évident.

En fait, je n’ai réellement pêché avec des cannes à deux mains en fibre de carbone que pendant six ans, de 1976 à 1982, donc. Je dois ici reconnaître que sur des rivières puissantes et larges, comme le Gave d’Oloron, l’Allier, la Spey écossaise ou la Gaula norvégienne, mes 15 ou 16 pieds en carbone m’ont permis de longs lancers et la prise de quelques saumons… Mais rétrospectivement je ne suis pas certain que je ne les aurais pas pris en lançant un peu moins loin, avec des cannes à une main. En tous cas, il y a bien longtemps que je ne vois aucun intérêt, mis à part le plaisir de lancer en « Spey cast »,  à combattre ensuite un saumon, fût-il très gros, sur une canne en carbone de 15 ou 16 pieds.

On décroche moins de truites avec une canne en bambou refendu qu’en carbone.

Prendre un gros poisson avec une petite canne en refendu est un plaisir à nul autre pareil. En dehors du plaisir qu’il y a à pêcher avec un bel objet, une canne en refendu apporte d’autres satisfactions, et même des avantages certains, notamment dans la lutte avec le poisson. Tous les pêcheurs qui utilisent encore du refendu pour pêcher la truite, le saumon ou tout autre espèce, vous diront qu’ils décrochent en cours de bagarre beaucoup moins de poissons qu’avec les cannes en fibre de carbone. Pour pêcher également de temps à autre avec des cannes en greenheart, véritables « queues de vache », je témoignerai que s’il fallait utiliser un type de canne pour avoir le maximum de chances d’amener un saumon au sec, une fois qu’il a mordu, c’est ce matériau qu’il faudrait choisir. Je pense que la nervosité du carbone, sa rigidité, son temps de réponse quasi instantané à toute sollicitation, notamment aux coups de tête du poisson, font que ce dernier ressent comme autant de décharges électriques les impacts que les fibres de carbone lui transmettent en retour de chacune de ses contorsions. Et ce d’autant plus que l’action de la canne est de « pointe », tendance actuelle de beaucoup de fabricants qui privilégient le lancer pour atteindre des distances toujours plus grandes, au détriment de la tenue du poisson.

Du nom de la rivière Battenkill dans l'État du Vermont, la canne éponyme de chez Orvis en bambou imprégné se décline dans les longueurs de 6,5 à 8,5 pieds pour la pêche de la truite. Modèles, aujourd'hui, très recherchés.

Everett Garrison, Paul Young et « Pinkie » Gillum furent probablement les trois plus grands « artistes » artisans du bambou refendu.

Avec un palmer de précision, cet artisan mesure le diamètre d'un scion en refendu.

Pour les anciens qui ont commencé avec le refendu, sont passés à la fibre de verre, avant d’investir dans le carbone, souvenons-nous, y compris et peut-être d’ailleurs encore plus, avec les cannes à lancer, de l’augmentation du nombre de poissons perdus, décrochés en cours de bagarre, quand de la fibre de verre creuse nous sommes passés au carbone. Je me souviens que sur le Gave d’Oloron, à la fin des années 70, les derniers professionnels à la ligne, cherchaient partout à racheter des vieilles et pourtant lourdes Télébolic à lancer (en fibre de verre) de Pezon & Michel, décrochant avec les cannes « Plateau » en carbone autant de saumons qu’un curé pouvait en bénir, comme disait Raymond Pourrut.

De nombreux ouvrages, dont celui de Martin Keane, ont inventorié et vanté les meilleures et les plus classiques cannes en bambou refendu américaines.

Une fois collées, et avant séchage, les baguettes de bambou sont fortement maintenues par de solides liens. La différence de couleur à gauche montre du bambou refendu « flambé », passé à la flamme pour le faire durcir.

Il en était de même d’ailleurs avec les cannes à mouche saumon « première génération » en carbone dont la fameuse 16 pieds Navarrenx de la firme Plateau, qui a dû sauver beaucoup plus de saumons que tous les efforts du Cogepomi et de Migradour réunis. Cette canne était une véritable trique qui permettait certes à d’athlétiques pêcheurs, d’allonger 35 bons mètres de ficelle, mais entraînait en cours de bagarre, le décrochage de la plupart des saumons qui avaient été ferrés.

Exception faite de la fabuleuse série des Hollolights de Hardy, realisées en bambou évidé comme les fameuses Winston, je ne vous conseillerai pas de passer au refendu avec une canne de plus de 12 ou 13 pieds. À partir de 14 pieds et à fortiori 15 pieds (longueur la plus communément utilisée aujourd’hui en carbone pour pêcher le saumon), les cannes en refendu sont trop lourdes. En revanche, de 10 à 13 pieds, la plupart des Hardy, Sharpe, Farlow ou Pezon, restent dans des gammes de poids très raisonnables. Ainsi, une Hardy Wye de 11 pieds, un des modèles que je préfère, ne pèse que 330 grammes et se trouve parfaitement équilibrée par un moulinet Perfect 3 ½ ou 3 3/4. Cette canne m’a permis en octobre 2022, de capturer sans problème, en Islande, une truite de mer de 1,01 mètre et 59 centimètres de tour de taille estimée à au moins 12 kilos. Comme ce grand mâle était juste piqué par l’hameçon simple de ma mouche noyée, au bout du bec, je suis persuadé qu’avec une canne en carbone, il se serait décroché.

Gary Howell, le maître artisan de chez Winston, en train d'examiner un dernier modèle de la fameuse firme de San Francisco.

Pour les cannes à deux mains, il faut privilégier les 12 à 13 pieds maximum.

Ce n'est qu'à partir des années vingt que la maison Hardy parvint à fabriquer des cannes en bambou refendu, qui pouvaient rivaliser avec les cannes américaines de série.

Ces trente dernières années, j’ai beaucoup utilisé cette canne en Écosse, en Norvège et surtout en Russie, où elle m’a permis de prendre pas mal de saumons de près ou plus de dix kilos. N’oublions pas que la rivière Wye, au Pays de Galles, qui lui vaut son nom, était renommée jusqu’aux années 70 pour ses très gros saumons. Pour l’Islande et ses « petits » saumons, la Wye est beaucoup trop puissante. Pour ce  dernier pays, je préfère employer de fortes cannes à truites à une main, comme les Hardy « Tourney », CC de France 9 ou 10 pieds, ou quelques modèles de Pezon & Michel comme les Vario-Power, la fabuleuse « 130 g » ou certaines PPP… Pour ceux qui préfèrent de petites cannes à deux mains (quelquefois utiles, quand le vent souffle un peu fort, comme c’est souvent le cas au pays des Vikings), les incomparables modèles AHE Wood N° 1 et N° 2 de chez Hardy, sont avec les Parabolic 10p 5 et 12 pieds de Pezon, ce qui se fait de mieux. Pas que pour l’Islande d’ailleurs… Mais en dehors de ce petit paradis nordique, il ne reste même en Écosse ou en Irlande, plus beaucoup de rivières où en été on soit assuré de faire mordre plus d’un ou deux petits saumons ou grilses par semaine.

Entre 1925 et 1966, Paul Young n'a réalisé de façon artisanale qu'environ 3 000 cannes, soit moins de 80 cannes par an. Les modèles les plus courts de 6 à 7,5 pieds sont très recherchés et se négocient aujourd'hui entre 4 000 et 8 000 dollars.

Mesurant toutes 12 pieds et disponibles en trois puissances, N° 1, 2 et 3, les « AHE Wood » de chez Hardy pèsent entre 265 et 395 grammes. Ces cannes sont, selon leur puissance, parfaites pour pêcher pratiquement partout, et j’ai pris avec la N° 2 de très gros saumons sur les rivières de la péninsule de Kola, dont plusieurs ont été filmés pour la chaîne Seasons.
Les « Wood » lancent merveilleusement en Spey Cast jusqu’à une bonne vingtaine de mètres (distance largement suffisante pour piquer 80 % des saumons n’importe où dans le monde), et si vous voulez, sans vous fatiguer lancer plus loin, il est facile de les équiper d’une shooting head de 8 ou 9 mètres de long suivi d’un bon running line, ce qui vous permettra alors d’atteindre 25 à 30 mètres et quand le vent sera avec vous de placer votre mouche un peu plus loin encore. Les Wood N° 1 et N° 2 (modèles léger et moyen) sont en fait des cannes à une main et demi. C’est d’ailleurs ce que leur concepteur, Arthur Wood de Cairnton sur la Dee, avait demandé à Hardy de réaliser, dans les années trente. Pour la petite histoire, ce fabuleux pêcheur a pris en vingt ans, avec ces cannes, plus de dix mille saumons sur son parcours de la moyenne Dee. 

Arthur Wood, qui dans les années trente-quarante a pris plus de 10 000 saumons sur son parcours de la Dee, en Écosse, a donné son nom à de fabuleuses cannes de 12 pieds fabriquées par Hardy.

Beaucoup moins recherchées que les cannes à truite, les cannes à saumon en refendu se négocient en « vintage » à des prix nettement inférieurs. 

 

Les « Wye » et les « Wood », qui ont été fabriquées en assez grandes quantités, tant elles étaient appréciées, jusqu’au début des années soixante par la maison Hardy, se trouvent encore aujourd’hui assez facilement dans les ventes aux enchères de matériel « vintage » en Angleterre ou en Écosse. Leurs prix sont très raisonnables, même quand elles sont encore en parfait état. En fait, tous les trois ou quatre ans, les lords et les riches pêcheurs qui les utilisaient, les renvoyaient en hiver, pendant la morte saison, chez Hardy, pour les faire re-vernir et éventuellement changer un ou deux anneaux si nécessaire. Pour ce qui est du budget à y consacrer, je dois dire que je  ne comprends pas qu’une canne en carbone de « bonne » marque pour pêcher le saumon de 10 à 15 pieds, coûte actuellement un minimum de 800 à 1 400 euros, quand pour la moitié ou le tiers de ces prix on peut s’offrir une splendide Wye, Wood ou Parabolic, en très bon état, sinon « comme neuve »… 

Pour ce qui est des cannes en refendu à une main, inférieure à 10 pieds, nous avons ici l’embarras du choix. Pour les petits saumons islandais, je trouve parfaite la PPP « longcast » (type Claude Batault) de Pezon qui pour une longueur de 8 pied 7 pèse 169 g. Un peu plus puissante, bien que plus légère, la « 130 g » toujours de chez Pezon, qui comme son nom l’indique, ne devait pas dépasser ce poids. Ce modèle réalisé à l’instigation de Ritz et Creusevaut, dans les années cinquante pour les lanceurs de compétition, permet avec une shooting head de 8 mètres réalisée à partir d’un fuseau décalé (WF) de soie n° 10/11, de lancer assez facilement « en pêche » à une trentaine de mètres. Avec cette canne, j’ai combattu sans problème, en juillet 2017 un saumon de 11 kilos sur la Kola et plusieurs de 9 kilos. Une autre de mes cannes favorites à une main est la Hardy « Tourney », (encore une canne de compétition) elle aussi en 9 pieds et qui ne pèse que 190 grammes. Cette canne très puissante est parfaite pour pêcher en « riffling hitch » ou en sèche avec de petits bombers. Comme ce modèle était très apprécié en Angleterre comme aux États-Unis, par les pêcheurs de truites de mer et de saumon, et pas seulement par les lanceurs de compétition, il fut fabriqué en assez grande quantité entre 1950 et 1965, et contrairement à la 130 g de Pezon, on en trouve assez facilement dans les ventes aux enchères.

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