Il existe un monde mystérieux.

Un labyrinthe appelant à la flânerie onirique et au réveil de la nostalgie. Dans cet univers aux décors immersifs, l’imaginaire conduit à l’inspiration et à la rencontre de l’autre. De l’inconnu. Le temps s’y est arrêté entre passé et futur, à cet instant où l’impossible devient possible.

Une utopie merveilleuse.

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Les mouches victoriennes

Les mouches à saumons « victoriennes », encore bien plus que les mouches dites « classiques », qui leur ont succédé à partir de 1901 (décès de la reine Victoria), furent à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, bien évidemment utilisées pour pêcher les saumons, surtout en Écosse, mais également en Irlande et en Norvège.
La main-d’œuvre ne coûtait pas cher à l’époque, et les plumes d’oiseaux exotiques, nécessaires à leur confection, arrivaient en quantité dans les bagages des officiers de l’Empire, lors de leurs permissions.

Cette mouche « victorienne » fait, certes, appel à des plumes de l’époque de la reine Victoria (1837-1901), mais est une création moderne, décorative, d’un monteur débordant d’imagination.

Si on ne pêche plus, aujourd’hui, le saumon avec des mouches dites « classiques » ou « victoriennes », et ce pour plusieurs raisons, dont la moindre n’est pas qu’il est non seulement très difficile, mais interdit par la  Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), dite Convention de Washington, de détenir des plumes de très nombreux oiseaux rares ou exotiques aujourd’hui protégés ou en voie d’extinction, comme les toucans, les aigles (pour leurs plumes duveteuses), les outardes, les blue chatterers, les cock-of-the-rock (Rupicola rupicola), certains colibris et de très nombreuses autres espèces, mais également parce que le montage de ces modèles demandent des heures de patient et très délicat travail à l’étau, et que de ce fait, leur prix s’en ressent et peut pour certaines mouches dépasser le prix de plusieurs centaines d’euros à l’unité, même quand elles sont réalisés avec des plumes de substitution.

Reconnaissable à ses magnifiques bacchantes, George Kelson, champion de cricket et de natation, ne s’est passionné que sur le tard pour le montage des mouches à saumons. On le qualifierait, aujourd’hui, de « playboy de la pêche ».

À la même époque (deuxième moitié du XIXème siècle), le colonel Rocke avait la chance de pouvoir lancer ses mouches dans des rivières écossaises ou irlandaises qui regorgeaient de saumons atlantiques .

En outre, le simple fait de lancer ces sublimes créations, réalisées par de véritables artistes, les abîme obligatoirement, en dissociant par le frottement dans l’air et dans l’eau les délicats assemblages de plumes, ce qui dit en passant les rend moins belles dans un « sous-verre », mais beaucoup plus efficaces pour prendre un saumon, car vibrant alors beaucoup plus dans l’eau, et ressemblant à quelque chose de vivant, alors que dans un cadre, elles ne sont qu’une « nature morte ».

Cette jolie aquarelle montre la pêche d’un petit saumon sur un chalk-stream du sud de l’Angleterre. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, les rivières, du Sud au Nord des Îles britanniques, connaissaient de fabuleuses remontées des grands migrateurs.

Sur la première « Une », datant de 1901, du plus beau magazine jamais édité, et consacré au montage et à la description des mouches « classiques » à truites et à saumons, Paul Schmookler et Ingrid Sils « annoncent clairement la couleur ». Aujourd’hui épuisés, les neuf numéros parus du « Art of Angling Journal » sont aujourd’hui très recherchés par les monteurs de mouches comme par les amateurs de véritables œuvres d’art.

Et puis, qui se risquerait à monter au bout de sa ligne, au risque de l’abîmer –nous l’avons dit– mais également de la perdre par accrochage dans une branche ou un roc immergé, de telles œuvres d’art, surtout que les mouches modernes en poils, qui se montent en quelques minutes, ne coûtent que quelques euros, et surtout sont beaucoup plus efficaces, parce que plus « vivantes » dans l’eau, pour prendre des saumons. Ceci étant dit, il existe depuis un bon demi-siècle, et le phénomène s’est accéléré ces dernières années, des passionnés, qui souvent n’ont pas et ne pêcheront jamais le saumon, mais passent des centaines d’heures à leur table de montage, pour réaliser des modèles anciens « classiques » très sophistiqués, ou même se plaisent à créer des mouches originales, comme d’autres réalisent une peinture, voire une œuvre « zen ».

Totalement décorative et pour le plaisir des yeux, cette mouche à saumon « moderne » intègre dans sa confection une plume d’Indian Crow (Corbeau indien) au dégradé naturel d’orange et pour son corps une succession de non moins rares plumes bleues de Cotingas (petit oiseau de Guyane). Beaucoup plus classique, l’aile est constituée d’une dizaine de plumes aux reflets d’or, issues de la crête d’un faisan doré, espèce qui s’élève très facilement dans les volières d’ornement.

Les somptueux livres et magazines de Paul Schmookler et Ingrid Sils racontent l’histoire de ces monteurs d’exception et de leurs merveilleuses créations de mouches victoriennes, à travers le monde. Beaucoup d’Américains, de Japonais et de Scandinaves, mais également quelques monteurs français parmi les meilleurs du monde, comme Bruno Pimpanini et Jean-Paul Dessaigne, et que me pardonnent les quelques-uns que j’oublie.

Le major Traherne fut le véritable inventeur des montages dits « victoriens ».

Depuis le major John Popkin Traherne (1826-1901) et Georges Kelson, les véritables précurseurs mais qui étaient également pêcheurs de saumons, des dizaines de « fly tyers » britanniques, pendant le long règne de Victoria, mirent à profit pour monter des mouches classiques ou de leur création, les plumes des oiseaux exotiques récoltés aux quatre coins de l’Empire… Depuis les outardes et pintades vulturines africaines, en passant par les Cotingas et « Cock of the rock » amazoniens, les quetzals du Mexique, voire les paradisiers de Papouasie… Ces mouches, aussi belles, fussent-elles, étaient attachées au bout de bas-de-ligne en guts (boyaux plus ou moins étirés de vers à soie) et lancées dans les rivières d’Écosse, d’Irlande ou de Norvège où les saumons abondaient à l’époque. Pour revenir au Major Traherne, il captura en 1864 dans la seule rivière Namsen, en Norvège, 165 gros saumons en seulement quinze jours de pêche, score qui n’a jamais été égalé depuis…

Moins connu que George Kelson, le major john Popkin Traherne est reconnu comme le véritable précurseur et inventeur des mouches à saumons dites « victoriennes ».

Sur cette planche lithographiée du livre de George Kelson (publié en 1985) apparaissent, de gauche à droite et de haut en bas, certaines des plus « classiques » et renommées mouches à saumons du XIXème siècle : la Black Ranger, l’Infaillible, la Britannia, la Jock Scott, la Champion et enfin la Black Dose.

John Traherne ne montait ses mouches qu’avec des plumes originales et prélevées en dehors des périodes de mue des oiseaux. Une trentaine d’années plus tard, quand il publia en 1895 sa « bible » des mouches à saumons, Georges Kelson, qui reconnaissait en Traherne le meilleur monteur « victorien », admet pourtant que pour certaines plumes d’oiseaux devenus rares et difficiles à obtenir, on peut utiliser des substituts ou des plumes teintées artificiellement. En 1914, Pryce Tannatt, dans son remarquable petit ouvrage Comment monter les mouches à saumons, n’est pas d’accord avec Kelson, et chaque fois qu’on le peut, et quel qu’en soit le prix, dit-il, il faut utiliser les plumes d’Indian crow, de Blue Chatterer (Cotingas) et autres raretés ornithologiques, non pas seulement pour leur beauté, mais également pour la supériorité des mouches élaborées avec des plumes originales, par rapport à celles montées en plumes teintes ou en substitut, pour la capture des saumons.

Pour prendre des saumons, les mouches en poils sont bien plus efficaces.

Depuis plus d’un demi-siècle maintenant, et la capture de millions de saumons atlantiques (Salmo salar) dans toutes les rivières du monde avec des « vilaines » mouches en poils de blaireau, de renard, d’écureuil, de belette, de queue de veau voire de poils de dos de labrador ou autres races de chiens, plus un pêcheur de saumons sérieux ne conteste la supériorité des mouches en poils sur celles en plumes, quand il s’agit de faire mordre un saumon.

Un faisan doré mâle (comme pour tous les faisans, les femelles ont un plumage terne) et trois espèces de perroquets montrent l’éventail de couleurs de leurs plumes, variant à l’infini, et très recherchées par les « fly tyers » (monteurs de mouches).

Et pourtant, depuis les années soixante, les mouches « classiques » victoriennes effectuent un formidable retour en force, non pas pour prendre des poissons, mais tout simplement pour être admirées, adulées devrait-on dire, que ce soit dans les concours de montage, les salons, les expositions ou même associées à des défilés de mode…

Devant l’originalité et la beauté de ces créations, quelques grandes maisons de maroquinerie et de couture françaises, comme Hermès ou Chanel, se sont intéressés à ces artistes de la plume, et leur ont commandé quelques modèles de mouches d’exception. Ces dernières étaient ainsi vendues associées avec une canne en bambou refendu et un moulinet en métal précieux, le tout présenté dans un coffret en bois précieux, ou comme chez Chanel en accessoire pour habiller le revers d’une petite veste en tweed.

En dépit de leur rareté et de la splendeur de leur plumage, les oiseaux de paradis, ici la plus grande espèce, sont moins appréciés que des espèces « plus courantes » d’oiseaux exotiques pour confectionner les mouches artificielles.

Je vous tairai le prix de ces « kits mouche » siglés du double C, vendus à quelques petites dizaines d’exemplaires, il y a quelques années… Je ne pense pas que Karl Lagerfeld pêchait à la mouche mais Mademoiselle, au temps de sa liaison avec le duc de Westminster, grand ami du duc de Roxburgh, a de nombreuses fois pêché le saumon sur le sublime parcours d’Upper Floors, dans la parc du château de ce dernier, sur la Tweed.

Le grand Paradisier Royal, comme la vingtaine d’autres espèces de la Famille, qui ne vivent que sur la grande Île de Nouvelle-Guinée, a bien failli disparaître à la fin du XIXème siècle, pour orner les chapeaux des élégantes de l’époque.

Intrigué par cette « mouche » constituée de plumes, de soies colorées et de tinsels (fils métalliques dorés ou argentés), qui traverse son « territoire», ce saumon va s’en saisir, non pour s’en nourrir, mais pour l’observer de plus près.

Elle a même accompagné ces deux pairs du royaume, ainsi que Charles Ritz, sur l’Alta norvégienne, dont les Roxburgh possèdent les droits de pêche en juillet, depuis 1860 et ce jusqu’à aujourd’hui. Pour la petite histoire, c’est lors d’un de ses premiers séjours à Kelso, dans l’immense propriété des Roxburgh, qu’elle emprunta, pour continuer à pêcher le saumon sous la pluie, la veste en tweed d’un des ghillies (garde-pêche), et que lui vint l’idée d’utiliser cette noble matière pour ses fameuses petites vestes. Comme quoi, de la pêche à la mouche à la mode, il n’y a qu’un mot : l’élégance.

Et, cela n’a rien à voir avec le luxe, même si aujourd’hui pour pêcher le saumon en Islande, il faut débourser des sommes « faramineusement » indécentes : plus de 12 000 livres sterling, en août 2023 pour avoir le droit de lancer une mouche à saumon pendant quatre jours, sur la Kjarra, la Thvera ou la West Ranga. Mais ça, c’est pour les nouveaux riches…

 

Au début du XXème siècle, les riches pêcheurs britanniques louaient pour leur plaisir exclusif les plus belles rivières à saumons de Norvège, réputées pour la taille de leurs saumons, supérieure à ceux d’Écosse ou d’Irlande.

Westminster, l’homme le plus riche d’Angleterre à l’époque où il emmenait Mademoiselle Chanel pêcher le saumon sur la Tweed, avait les semelles de ses Church’s trouées, mais faisait repasser tous les matins, les lacets par son majordome…

Équipé d’une épuisette et non d’une gaffe, ce pêcheur à la mouche combat plus probablement une truite de mer (Salmo trutta trutta) qu’un saumon (Salmo salar). Dans la plupart des rivières qui se jettent dans l’Atlantique Nord, côté européen, ces deux espèces remontent aux mêmes époques, pour aller se reproduire en eau douce.

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