Le lancer de compétition
Le lancer de compétition
Le « casting » ou sport du lancer « mouche et poids » est à la pêche ce que le tir est à la chasse. Une discipline sportive à part entière reconnue par le Comité international olympique (CIO), mais complètement méconnue et tombée dans l’oubli en France.
En août 1968, lors des championnats du monde de lancer qui avaient lieu cette année-là à Lenzerheide, en Suisse, j’ai terminé quatrième de l’épreuve de lancer distance mouche, avec une moyenne de mes trois meilleurs jets pour 49,74 mètres. La plus mauvaise place, paraît-il, mais du haut de mes 19 ans, j’étais tout de même très content d’avoir placé mon meilleur lancer à un peu plus de 51 mètres. Il est vrai que depuis deux ans déjà, j’étais entraîné tous les dimanches matins par Pierre Creusevaut, qui pendant plus de vingt ans avait été champion du monde professionnel du « casting » mouche et par Charles Ritz. Le vainqueur de l’épreuve avait été Walter Kummerow (Allemagne), avec près de 54 mètres de moyenne pour ses trois meilleurs lancers.
À l’époque, les épreuves « mouches » en distance comme en précision se déroulaient obligatoirement sur l’eau, à partir d’une petite plateforme surélevée de 60 centimètres, par rapport au niveau du lac. Et, si lors du lancer arrière, la mouche touchait l’eau, un arbitre donnait un coup de sifflet, et le lancer avant ne comptait pas…
Si ce n’est la puissance des cannes – en bambou refendu à l’époque –, nous étions presque dans des conditions de pêche. Aujourd’hui, le record du monde de distance mouche « truite » –avec donc une canne à mouche à une main– est détenu depuis 2018 par un lanceur du Pays de Galles, avec un lancer de 80,59 mètres. Au-delà du fait qu’on utilise aujourd’hui des cannes « ultra-légères » (pour leur puissance) en fibre de carbone ou de boron et des soies ultra-denses en matières plastiques, une telle différence de distance, voisine de trente mètres en un demi-siècle, s’explique également par le fait que depuis les années 80, les compétitions internationales « mouche » ne se déroulent plus sur l’eau, mais sur le gazon d’un terrain de sport.
Non seulement les touches arrières, difficiles à voir sur l’herbe, ne sont plus sanctionnées, mais de nombreux lanceurs de compétition, posent carrément leur ligne à mouche derrière eux et attendent un coup de vent favorable pour effectuer, tout en étant reposé, un lancer le plus haut possible vers l’avant, afin que le vent favorise le lancer. Cela n’a plus grand chose à voir direz-vous avec des conditions de pêche pour capturer des truites ou des saumons…
Un bon lanceur en distance deviendra rapidement un bon pêcheur.
En effet, lancer une mouche avec une canne à une main, à plus de 80 mètres, ne permet bien évidemment pas de ferrer une truite à cette distance. C’est vrai qu’il y a autant de différence entre une canne et une soie utilisées pour la compétition, et une canne de pêche du commerce, qu’entre une Formule 1 et la voiture de monsieur tout le monde. Ce qui n’empêche que c’est justement en étudiant l’action et les contraintes que font subir au matériel les lanceurs de compétition, que les ingénieurs et techniciens de Pezon & Michel, Mitchell, Hardy ou aujourd’hui Daiwa ou Browning, améliorent sans cesse les performances de la canne, du fil ou du moulinet de monsieur tout le monde.
Le sport du lancer fait progresser le matériel de pêche du commerce, tout comme le sport automobile sert à améliorer les performances des voitures de série. Et, de même que certaines épreuves de rallye automobile tentent de se rapprocher des conditions de conduite sur route, il existe dans le sport du lancer des épreuves « pêche » pour lesquelles les compétiteurs doivent utiliser du matériel de série, disponible dans le commerce.
Au Royaume-Uni, lors du fameux « Game Fair », tous les ans un fabricant est même désigné pour fournir des équipements identiques, qui seront utilisés par les concurrents qui prétendent au titre de champion des Îles britanniques. L’ancien prince de Galles, aujourd’hui roi Charles III, ainsi que de nombreux pairs du royaume, honorent généralement de leur présence, voire participent à cette manifestation.
En France, c’est dans l’entre deux-guerres que le casting connut ses heures de gloire, aboutissant à des concours extrêmement populaires, dont le plus célèbre qui réunissait tous les ans à Paris plusieurs centaines de participants, était la Coupe Violet-Byrrh, dont le vainqueur recevait pour un an, un challenge en argent massif et vermeil, ciselé par Van Cleef & Arpels.
Le « casting » est le plus pratiqué aux États-Unis, au Japon et en Scandinavie.
S’il n’est donc, plus guère pratiqué chez nous, ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons ou scandinaves, voire dans les anciens pays du bloc de l’Est ou au Japon. Dans ces pays, au premier rang desquels les États-Unis, plusieurs milliers de lanceurs pratiquent régulièrement ce sport, qui comporte dix épreuves de précision ou de distance, aussi bien pour la mouche que pour le lancer des poids de 7,5 à 30 grammes.
Les épreuves de précision consistent à lancer soit une mouche artificielle dont on a coupé la pointe de l’hameçon, soit un poids de plastique représentant un leurre, dans des cibles de 76 centimètres de diamètre, posées sur le gazon ou sur l’eau à différentes distances de l’endroit où se tient le lanceur. Ces plateaux ou cerceaux sont bien évidemment censés représenter les postes d’affût de poissons carnassiers ou gobeurs.
Dans les épreuves de distance-poids, les concurrents doivent catapulter des poids donc de 7,5, 18 ou 30 grammes le plus loin possible d’une base de départ.
Mais lancer n’est pas pêcher direz-vous, et de même qu’un champion du pigeon d’argile ou du tir à la cible ne sera pas forcément un bon chasseur, un lanceur sur gazon ne sera pas forcément un preneur de truites. Pourtant, je ne connais pas de bons lanceurs qui ne furent ou sont de grands pêcheurs, en France comme à l’étranger. Et, il ne fait aucun doute qu’après avoir un peu tâté de la compétition, on est plus à l’aise sur les berges d’une rivière encombrée pour placer sa mouche ou sa cuiller au ras des postes à truites ou à carnassiers.
Un peu d’Histoire.
En 1910, au cours des championnats internationaux de France, monsieur Lucien Perruche, célèbre auteur halieutique de l’époque, remporta l’épreuve de distance mouche « truite » avec une canne à une main, avec un jet de 28 mètres. Vingt-huit mètres seulement, serait-on tenté de dire, oui, mais avec du matériel de pêche du commerce, canne en bambou refendu de la maison Hardy, et ligne à mouche graissée en soie naturelle. Beaucoup de pêcheurs de truites d’aujourd’hui, avec des cannes en carbone et des « soies » en plastique, seraient bien incapables d’en faire autant.
Le vicomte Henry de France, inventeur du moulinet à tambour fixe, et premier président du Casting Club de France, fondé en 1909, fut, lui, pendant de nombreuses années champion international du lancer des poids tant en précision qu’en distance. Voilà ce qu’il écrivait en 1927 : « Dans ces conditions, rien n’empêche nos associations populaires de pêcheurs, de donner elles aussi des concours de lancer. Elles y trouveront de nombreux avantages, les épreuves de lancer étant fort jolies à voir et très faciles à suivre et à comprendre, attireront un nombreux public.»